Les Anglais sont justement fières de leur reine Elisabeth et de son époque ; ils n’hésitent pas à comparer celle-ci au siècle de Louis XIV, à celui de la renaissance florentine, à celui de Léon X ; ils ont raison, car c’est d’Elisabeth que date la prodigieuse grandeur de leur pays.
Et cette cour ne manquait ni d’éclat ni de politesse. Nous l’avons représentée au moment où Elisabeth, entourée de ses dames et de ses demoiselles d’honneur, reçoit dans la grande salle de Westminster un ambassadeur français, M. de Chastelain.
Celui-ci venait intercéder auprès de la reine pour obtenir la grâce de Marie Stuart ; Elisabeth, qui savait puiser dans la politique des prétextes pour masquer la sécheresse et la dureté de son cœur, put faire valoir des raisons d’Etat, et la pauvre reine d’Ecosse, l’ancienne reine de France, fut exécutée.
La réception faite à M. de Chastelain n’en avait pas été moins cordiale et moins brillante. Nous y voyons figurer, outre l’ambassadeur et ses compagnons, les grands hommes d’Etat et de guerre de l’Angleterre d’alors : tout d’abord lord Cécil, l’un des plus anciens, des plus fidèles, des plus habiles serviteurs de la reine ; la mort seule le lui enleva en 1598. Mais une tache souille la mémoire de cet homme d’Etat : il fut l’ennemi le plus acharné de Marie Stuart, et ce fut pas son conseil qu’Elisabeth, hésitante jusqu’alors, prit un parti extrême. Chose étrange, elle eut pour successeur le fis unique de sa victime, et comme elle avait prouvé qu’une tête royale pouvait tomber sous la hache du bourreau, elle causa ainsi indirectement la mort de Charles Ier son petit-fils.
Non loin de lord Cecil, nous apercevons sir Walter Raleigh, le hardi navigateur, l’émule des conquistadores espagnols, le fondateur d’une colonie qui tient un des premiers rangs dans la République des Etats-Unis, la Virginie, un autre Fernand Cortez, plus malheureux que son modèle. C’était un homme d’un génie aussi souple que vigoureux, il maniait la plume comme l’épée et il écrivit, avant de porter sa tête sur l’échafaud, des ouvrages poétiques, historiques et politiques.
Nous aurions à mentionner bien d’autres personnages, mais  nous ne voulons pas nous engager dans une simple énumération. Toutefois il est un nom dont nos lecteurs remarqueront l’absence. Tous connaissent cette physionomie noble et spirituelle, et front haut et chauve de Shakespeare, le grand tragique anglais. Bien des peintres l’on représenté à la cour d’Elisabeth : c’est une erreur.
Nous possédons quelques fragments du registre de son théâtre, et nous y trouvons l’indication de plusieurs de ses pièces qui furent jouées devant la cour. Mais il est certain que Shakespeare n’y alla jamais. Louis XIV se montra plus hospitalier, plus roi, si l’on peut dire, le jour où il invita  Molière à sa table et reprit vertement ceux des courtisans qui se montraient choqués de cette marque de faveur.

MEMOR - 1890