16 avril 2008
Le général Saussier en 1870
La France vient de perdre un de ses plus vaillants généraux : le général Saussier. En 1870, le soir de la bataille de Saint-Privat, malgré la valeur de nos soldats, le 6e corps (maréchal Canrobert) venait de quitter ses positions, et le flot des Allemands commençait à inquiéter sérieusement le 4e corps (général Ladmirault) qui allait reculer à son tour. Soudain, au bruit d'un formidable roulement de tambours, surgissent dans l'ombre de la nuit tombante de nouveaux Français qui foncent sur l'ennemi, baïonnettes basses, aux cris de : "Vive la France !" C'était le colonel Saussier qui chargeait avec le 41e de ligne, dont il avait groupé tous les clairons et tous les tambours afin de rendre plus terrible le bruit de la charge. Effrayés par cette brusque irruption, croyant - en entendant cet effroyable roulement - qu'ils étaient attaqués par des forces considérables, alors qu'ils n'avaient qu'un seul régiment devant eux, les Allemands lâchèrent pied et le 4e corps resta sur ses positions. Ce vigoureux coup de main du colonel Saussier lui valut une citation à l'ordre de l'armée ainsi conçue : "A dirigé, avec une rare énergie, dans la soirée du 18 août, le retour offensif dans le succès a assuré la position sur la droite de nos lignes."
Prisonnier de guerre le 29 octobre, avec toute l'armée de Metz, le colonel fut interné à Cologne. Mais quand on l'informa qu'il pourrait faire ce qu'il voudrait pourvu qu'il promît de ne pas chercher à s'évader, il refusa de tenir cette promesse : "Si je suis libre, dit-il, je me sauverai." On l'enferma alors dans une casemate de la forteresse de Graudenz, sur la rive droite de la Vistule, non loin de la frontière russe.
C'était son ordonnance, un Alsacien du nom de Koenig, qui lui apportait ses repas. Chaque jour, un surveillant ouvrait la porte du colonel qui pouvait sortir dans la cour de la forteresse. Au bout d'une heure, ce même surveillant venait refermer la porte et ne revenait que le lendemain. Mais, avec intention, le colonel rentrait toujours avant le gardien et, comme il faisait très froid, il se cachait sous ses couvertures. Et, bientôt, le voyant toujours dans la même position, le surveillant ne pénétrait plus dans la casemate. Or, un jour du mois de novembre, le colonel mit un traversin et de la paille à la place qu'il occupait habituellement dans son lit, puis il sortit dans la cour et se cacha dans un tas de neige. L'heure expirée, le gardien revint, vit une forme humaine couchée dans le lit comme les jours précédents, ferma la porte et retourna chez lui. Alors le colonel et Koenig, qui l'avait rejoint, mirent deux costumes d'ouvriers qu'ils s'étaient procurés et, comme on établissait de nouveaux baraquements dans la forteresse, ils prirent divers outils et sortirent. Il fallait passer devant plusieurs sentinelles ; mais Koenig, avec un sang-froid extraordinaire, s'approcha de chacune d'elles, leur disant dans un allemand irréprochable qu'ils étaient "les arpenteurs".
Une fois les portes de la forteresse franchies, ils marchèrent toute la nuit ; mais, au petit jour, le colonel déclara qu'il ne pouvait aller plus loin ; par suite de son séjour dans la neige, une blessure qu'il avait reçue à la jambe droite le faisait souffrir horriblement. Cependant, avec l'aide de Koenig, il put se traîner jusque dans une auberge où il acheta un cheval et une voiture. Ils arrivèrent à Plock, ville russe. Sachant par un général russe que les douaniers allemands les avaient reconnus et dénoncés, ils gagnèrent Varsovie, puis l'Autriche, l'Italie, enfin la France, où le colonel Saussier fut immédiatement nommé général : il l'avait bien mérité.
10 avril 2007
Les Héros de 1870
La guerre de 1870 a eu ce côté consolant, c'est qu'à chaque étape, à chaque coup de fusil, elle nous a révélé un héros.
Et combien sont morts, au coin d'un bois, stoïquement, héroïquement, de ces pauvres petits pioupious, dont l'histoire n'enregistre pas les noms !
Nos soldats en 1870 ont été admirables d'abnégation et de patriotisme. Leurs chefs, sauf quelques honteuses exceptions, ont été en tous points dignes de les commander. Mais la haute direction manquait : c'est là qu'il faut chercher le secret de nos désastres.
Que de beaux faits d'armes nous pourrions citer ici ! Que d'exemples admirables à mettre sous les yeux de la jeune génération, depuis la mort héroïque du curé de Bazeilles jusqu'à la belle conduite de Lapasset qui ordonna de brûler se drapeaux plutôt que de les livrer à l'ennemi.
Dans la glorieuse phalange des officiers supérieurs morts au champ d'honneur, un nom attire tout particulièrement nos sympathies : c'est le brave général Margueritte.
Margueritte naquit dans le Woëvre en 1823 ; il était le fils d'un simple gendarme. Engagé volontaire à 17 ans, il servit brillamment en Algérie où il conquit tous se grades à la pointe de son épée. La guerre de 1870 le trouva général de division ; il était alors âgé de 47 ans.
Il tomba à Sedan frappé d'une balle au front, alors qu'il commandait cette héroïque charge de cavalerie qui arracha au vieux Guillaume ce cri : "Ah ! les braves gens !"
Aujourd'hui, la statue de Margueritte s'élève dans son pays natal.
Paris, lors de son investissement par les armes allemandes, a vu également de beaux faits d'armes. La défense du plateau d'Avron, le combat de Châtillon, les polytechniciens à la barrière de Clichy, la mort du général Guilhem, la bataille de Champigny sont autant de faits d'armes à rapporter.
Que de sublimes épisodes dans cette journée de Champigny ! Le pinceau de Grolleron en a perpétué quelques-uns, mais l'on peut dire que la conduite admirable de Ducrot les domine tous.
Les Allemands avaient attaqué dès l'aube les avant-postes français. C'était le 2 décembre. Un brouillard épais couvrait les deux armées. Les Bavarois en profitèrent pour se ruer sur nos troupes, voulant à tout prix enlever les positions qu'elles occupaient en avant de la ligne de Bry à Champigny. Un instant les Français faiblirent. Mais alors, Ducrot, à la tête du vaillant 35e de ligne, se jeta dans la mêlée. S'il ne fut pas tué, a dit un écrivain célèbre, c'est que la mort ne voulut pas de lui. On le vit toujours au premier rang, payant de sa personne comme le dernier des ses soldats. Un instant on le crut mort : il venait de briser son épée dans le corps d'un Saxon... A côté de lui les hommes tombaient comme des épis sous la faux du moissonneur. Son officier d'ordonnance, le brave capitaine de Neverlée, fut cerné par les Bavarois. "Bas les armes, la résistance est impossible, s'écria un officier teuton. - Ah ! je m'en vais te le faire voir !" riposta Neverlée, et il enfonça son sabre dans la poitrine de l'officier. Une minute après il tombait lui-même frappé de vingt coups de baïonnette.
A côté de ces brillants faits d'armes, il est bon de rappeler la mort du capitaine Larrey.
Le capitaine Larrey de Lamalginie commandait en second le fort de Montrouge lors de la capitulation de Paris, le 29 janvier 1871. Il ne voulut pas survivre à ce qu'il considérait comme une honte nationale, et il se brûla la cervelle.
Ce suicide héroïque d'un jeune et brillant officier prouve jusqu'à quel point on peut aimer la patrie ; mais il ne faudrait pas le citer comme un exemple, car c'est un excès de point d'honneur, et l'excès en tout est un défaut.
Un soldat vaincu, humilié, n'est pas déshonoré lorsqu'il a fait son devoir, et il n'a pas le droit de se tuer, tant qu'il peut consacrer sa vie au service de son pays.