Le 13 juillet 1831, un navire anglais qui venait de l'île de Malte et faisait route entre la Sicile et la côte tunisienne eut connaissance d'épaisses fumées qui semblaient sortir de la mer, au-delà de l'horizon.
Comme aucune terre n'existe dans la direction supposée, le commandant, intrigué, décida d'aller voir ce qui se passait par là. Peu de temps après, à sa grande stupéfaction, ainsi qu'à celle de tout l'équipage, il reconnut la présence d'une île.
Il en fit le tour, la mesura. Elle avait quatre mille huit cents mètres environ de circonférence et sa hauteur moyenne était de trente-trois mètres. A peine de retour en Angleterre, il fit son rapport à l'Amirauté qui, sans tarder, envoya une escadre prendre possession de la terre nouvelle, qu nom de Sa Très Gracieuse Majesté.
La cérémonie eut lieu au mois d'août. Mais comme l'île s'était révélée en juillet, on la baptisa Julia. Et, de ce jour, la Grande-Bretagne compta une colonie de plus.
Cela ne fut pas du goût du prince Ferdinand II, alors roi des Deux-Siciles, qui jugeait que l'île était dans les eaux territoriales de son royaume et en faisait partie de droit. Il protesta violemment.
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L'Empire britannique ne se laissait pas émouvoir pour si peu, n'ayant pas l'habitude de lâcher ce qu'il tenait, sous le menace de quelques criailleries. Il continua de s'installer sur ce qu'il jugeait un point stratégique utile, une sorte de bastion avancé de la puissante forteresse de Malte, pouvant faire échec, à l'occasion, aux forces étrangères établies sur l'île voisine de Pantellaria.
Le roi Ferdinand se fâcha tout à fait et demanda l'appui de l'Autriche. Il y eut de longues et difficiles conversations diplomatiques, à trois, que l'Europe tout entière écoutait avec une nervosité attentive. Rien ne s'arrangea et l'on peut dire qu'à la fin de l'automne les choses allaient mal.
On ne sait jusqu'où elles auraient été si, le 28 décembre de cette même année 1831, l'île Julia, intimidée sans doute par tout ce bruit qui se faisait autour de sa modeste personne, n'avait pris le parti de s'en retourner d'où elle venait et n'avait disparu au sein des flots, avec la même discrétion et le même mystère qu'elle y était apparue cinq mois plus tôt.
Ce n'était pourtant pas sa dernière apparition. Alors que nul ne pensait plus à elle et que toutes les discussions engagées à son sujet étaient oubliées, et pour cause, on la vît tout à coup revenir en l'année 1863, plus vaillante que jamais, puisque maintenant elle avait quatre-vingts mètres de hauteur. Malgré cet appréciable accroissement de taille, personne ne se mêla, cette fois, de s'en prétendre propriétaire. On se méfiait de ses caprices. Et la prudence était justifiée, car elle ne tarda pas à refaire de nouveau un plongeon, laissant à sa place un vide dont seules les sondes des grands navires bien outillés pouvaient mesurer la profondeur.
Ce qui n'empêcha pas l'île Julia de revenir sur l'eau - l'expression est ici à sa place - une troisième fois, en 1891. Il n'y eut guère alors que les géologues et les océanographes pour s'occuper d'elle et lui demander le secret de ses fantaisies. Il était aisément devinable. L'emplacement du l'île intermittente est à l'aplomb d'un volcan sous-marin qui, par moments, a de brusques réveils, comme en ont sur terre les cratères peu éloignés de l'Etna, du Stromboli ou du Vésuve. Il vomit, alors une masse de laves et de scories, que leur état de fusion agglomère les unes aux autres et qui forment une masse compacte plus légère que l'eau parce qu'elle a la constitution d'une sorte d'éponge remplie de cavités. Cette structure creuse nuit à la solidité. Quand vient un coup de mauvais temps, ces cendres accolées se désagrègent. Leurs creux se remplissent d'eau, s'alourdissent, elles sont entraînées par les lames ou coulent à pic. Mais on a constaté des apparitions et des disparitions semblables dans divers archipels, tous de nature volcanique, notamment près des îles Tonga, en Polynésie, ou dans les parages des îles Aléoutiennes, au large de l'Alaska, ainsi qu'en plusieurs autres lieux. Dans la majorité des cas, ces émersions sont éphémères et se renouvellent rarement. Il faut faire exception, cependant, pour l'île Sabrina, à côté des Açores, successivement surgie, puir évanouie en 1658, 1691, 1720, 1811, et qui, depuis cette dernière manifestation, tient toujours bon à son poste !
Mais jusqu'à quand ?

L. MARCELLIN - 1951