Dans la plaine toute blanche une masse noire avance péniblement. Le froid et la faim, terribles auxiliaires, ont protégé la Russie, et la Grande Armée se retire, semant de morts la route qui la ramène dans la patrie.
Ney, le brave des braves, a su échapper à toutes les manoeuvres savantes des ennemis, pour qui la prise de ce vaillant eût été une joie si grande. Trois fois leurs masses se sont refermées sur lui et trois l'héroïque soldat, dont l'âme, disait Napoléon, était trempée d'acier, a su percer le cercle qui l'enserrait.
Mais comment lutter contre un froid de 20 degrès ! C'est un ennemi autrement redoutable que les Russes, et, sans jamais avoir été vaincu, Ney a obéi à l'ordre de la retraite : il ramène en France ces troupes décimées.
Il faut marcher à travers un pays désolé, couvert de neige, transformé en désert ; les habitants se sont enfuis ; brûlant leurs toits derrière eux, afin que l'étranver ne puisse s'y abriter.
A la tête de ses soldats, dont il fortifie le courage de la voix et du geste, Ney s'est tout à coup arrêté ; de son bras tendu, il désigne à l'officier qui chevauche à ses côtés un point noir à l'horizon.
"Regardez, je me trompe peut-être mais il me semble voir le drapeau tricolore flotter au-dessus des toits de ce village ; voilà qui est extraordinaire."
L'aide de camp, la main protégeant ses yeux, a fixé à son tour le point indiqué.
"Mais oui, monsieur le Maréchal, vous avez bien vu, ce sont les couleurs française.
- Je crains quelque piège, reprit Ney devenu songeur, et qu'au lieu des nôtres, ce soient les Cosaques qui nous préparent une réception de leur façon ; mais piège ou non, il faut y aller regarder, d'autant plus qu'avec l'inaction de ces derniers jours on commence à s'engourdir un peu."
D'un brusque coup d'éperons, l'officier, enlevant sa monture, s'élance.
"Arrêtez, crie le Maréchal, attendez au moins que j'envoie des éclaireurs."
Mais l'aide de camp est déjà loin.
Ney pratiquait trop lui-même l'insouciance du danger pour ne pas l'admirer chez autrui ; cependant l'inquiétude de voir périr misérablement dans une embûche ce vaillant le fit se tourner vers l'escorte de ses fidèles.
"Suivons-le, Messieurs."
Sans encombre l'aide de camp a pu arriver jusqu'au village. Quel n'est pas son étonnement de le trouver défendu par une enceinte palissadée, tout un travail de fortifications. Sur le retranchement se profile, fusil au poing, une sentinelle chaudement vêtue, dont l'équipement très fantaisiste se compose d'un uniforme mi-partie français, mi-partie russe.
"Halte là !... qui vive !... cria le soldat en apercevant l'officier.
- France, aide de camp du maréchal Ney.
A ces mots le factionnaire rassuré, joyeux, dépose son arme et du ton gouailleur d'un gamin des faubourgs de Paris, lance :
"Pas malheureux que vous arriviez ; depuis le temps que nous attendons des Français, c'était à croire qu'il n'en était pas venu un seul dans ce pays de malheur ! Enfin ! on va prévenir le Roi.
- Le Roi ? Quel Roi ? s'écrie l'officier.
- Eh bien ! le Roi du pays, donc. Et tenez, le voilà qui vient en personne, vous allez pouvoir lui parler.
Et l'aide de camp reconnaît avec stupeur dans le Roi improvisé un simple caporal de grenadiers. Il questionne :
"Qui êtes-vous ?"
Le caporal prend la tenue réglementaire du soldat devant son supérieur pour répondre :
"Louis Chollat, naguère caporal des grenadiers, maintenant maître de cette bourgade.
- A quel corps appartenez-vous ?
- On était tous avec le maréchal Victor, en partant pour la Russie, mais la trahison du prince de Schwartzenberg, notre ancien allié, et de ses Autrichiens l'a forcé à reculer. Alors nous avons voulu attendre l'Empereur, et il y a trois mois nous plantions le drapeau dans ce village non détruit. Ah ! ça n'a pas été sans peine.
- Mais comment avez-vous pu rester au milieu des ennemis ?
- Eh bien, et nos fusils donc ! Nous avons su leur montrer que les Français savaient s'en servir aussi bien que manier pelle et pioche ; et puis c'est curieux, mais ces gens-là, de braves gens en somme, se sont habitués à nous. Très simples, très arriérés, ils n'ont certainement pas bien compris ce qu'ils faisaient. Pourquoi, comment m'ont-il nommé roi ? Il y a là quelque mystère qu'on ne saura jamais ; ce qui est certain, c'est qu'ils m'obéissent au doigt et à l'oeil, me nourrissent moi et mes hommes, et nous ont fourni des vêtements pour remplacer les nôtres. Ils ont dû se mettre quelque idée superstitieuse en tête."
L'aide de camp avait écouté ce récit avec une certaine admiration ; cependant il crut devoir commander à ce souverain d'un nouveau genre :
"Tout cela est fort bien, mais il faut maintenant tirer la révérence à vos sujets et vous rendre avec moi auprès de Ney.
Le caporal fit un geste énergique :
"Pardon, mon capitaine, mais je ne sortirai de la place que pour la remettre au Maréchal."
L'officier le prit de haut :
"Vous oubliez, je crois, que je suis votre supérieur et que, comme tel, vous me devez obéissance."
Mais l'autre répliqua fièrement :
"Faites excuse, mon capitaine, ici, je suis gouverneur de place et n'ai d'ordre à recevoir que de l'Empereur ou celui qui commande en son nom.
- La paix, Messieurs. Capitaine, cet homme a dit vrai. Nous allons arranger l'affaire."
C'était Ney, survenu à l'instant critique.
"Vive l'Empereur, cria pour répondre la Majesté outragée.
- Vive l'Empereur, appuyèrent ses hommes.
- Mon brave, fit le Maréchal, vous savez que la retraite est générale, que nous rentrons au pays : il faut nous suivre."
Le caporal semblait perplexe.
'Si j'essayais de conserver ce village à la France..."
Ney sourit tristement :
"Hélas ! ce n'est pas cela qui empêcherait le désastre. Cependant, caporal, si vous désirez rester ici pendant que nous allons chercher dans la patrie, à travers mille dangers, les moyens de nous battre à nouveau et de nous relever, j'y consens, vous êtes libre.
- Ah ! mon Maréchal, je n'ai pas mérité  cela ! Demeurer ici quand on a encore devant soi des coups de fusil à échanger, de la gloire à gagner... Ah ! non, ce n'est pas l'affaire d'un Chollat. Nous allons vous suivre, Monsieur le Maréchal.
- Alors, fit Ney un peu gouailleur, Votre Majesté abdique ?
- Avec enthousiasme, puisqu'on recommencera la danse. Qui sait... peut-être, en se faisant trouer la peau, décrochera-t-on la croix... un jour, dans longtemps."
Ney sourit :
"Garde ta peau tout entière, mon garçon ; c'est celle d'un brave. Et... prends la croix sans plus attendre, tu l'as bien gagnée."
Et prenant la sienne, il l'attacha sur la poitrine du grenadier.