Le duc Philippe d'Orléans, qui fut régent de France de 1715 à 1722, avait un jour dîné chez un de ses amis dans l'Ile-Saint-Louis. La nuit était fort avancée lorsqu'il sortit ; il s'en revenait à pied vers son palais, et ses compagnons de fête habituels l'accompagnaient. Le duc d'Orléans avait bien dîné, et il était d'humeur joyeuse.
Au coin de la place Saint-Germain-l'Auxerrois, le duc aperçut un homme qui dormait, étendu sur le sol. Il s'approcha et, avec de petits coups de pieds amicaux, essaya de le réveiller ; l'homme restait immobile, insensible et ne manifestait sa vie que par de sonores ronflements :
"Ma foi ! s'écria Philippe d'Orléans, voilà un gaillard qui est vraiment ivre."
Puis une idée bizarre alluma sa fantaisie excitée déjà par ses libations nombreuses. Il pria ses compagnons de ramasser le dormeur, et de le transporter jusqu'en son palais. On souleva l'homme sans qu'il bougeât. Et dans le bercement des bras qui l'avaient enlevé, ses ronflements augmentèrent d'intensité. C'était à croire qu'il logeait un cor de chasse dans son nez.D_cembre_005
Au palais, l'ivrogne fut conduit dans une chambre magnifique. Puis on le déshabilla, on le vêtit d'une chemise fine et parfumée, ensuite on le coucha ; il n'avait pas cessé de ronfler, on le laissa continuer et chacun se retira chez soi.
Mais, le lendemain matin, à son réveil, vous jugez si notre homme fut étonné. Jamais il n'avait vu tant d'or, tant de glaces, tant de tapis. Il n'y comprenait rien et s'imagina rêver.
Alors commença la farce préméditée par le duc d'Orléans. Des valets, qui guettaient le réveil du bonhomme, s'avancèrent respectueusement vers lui.
"Quel habit veut mettre Votre Altesse ? demanda le premier valet de chambre.
- Altesse ! altesse ! murmura l'homme en regardant autour de lui. Il ya donc une altesse ici !"
Du coup, l'autre, d'abord surpris, finit par éclater de rire :
"Hé ! mon cher, vous faites erreur, je m'appelle Polycarpe, et je suis savetier."
Mais le valet insista, répéta sa question, et l'artisan qui ne se rendait plus compte s'il était éveillé ou s'il dormait encore, prit le parti de ne rien dire et de laisser faire.
On lui mit alors un costume somptueux, et les seigneurs entrèrent. Polycarpe leur fit de belles révérences ; mais l'un deux, le jeune marquis de Luçois, lui dit :
"Es-tu fou, comte, de nous saluer avec cette humilité, on croirait que tu ne nous reconnais pas."
Et passant familièrement son bras sous le sien, il l'entraîna à travers les salons.
Polycarpe, encore que son épée lui embarrassât les jambes, s'habituait assez facilement à sa nouvelle situation d'altesse ; il la trouva même on ne peut plus agréable, quand on le conduisit dans une haute salle où était servie une collation. Malheureusement, il avait les gestes un peu lourds, et il renversa trois assiettes pleines de crème, les assiettes tombèrent sur les bas d'un valet qui, pour éviter de se salir, recula vivement et en heurta un autre qui entrait portant les fruits, celui-ci s'en vint donner du nez contre le parquet, ce dont l'assistance s'amusa fort.
Les jeunes seigneurs choquèrent leur verre contre celui de Polycarpe, qu'ils surnommèrent M. le duc de la Savate. Et le savetier se montrait fier de cet anoblissement rapide. Seulement une chose ne lui plut pas : on lui mesura trop parcimonieusement le vin, et c'était un petit vin qui se laissait boire. On ne tenait pas à ce qu'il D_cembre_006s'enivrât avant la fin de la plaisanterie.
Après la collation, eurent lieu un divertissement et un bal. M. le duc de la Savate, qui avait trouvé quelque hardiesse au fond de son verre, devenait insupportable ; il affectait des airs de grand seigneur, parlait haut et le prenait sur ton blessant ; il menaça le marquis de Luçois de lui tirer les oreilles à propos d'une paire de chaussures :
"Je m'y connais, mon petit monsieur, s'écria le duc de la Savate, mes aïeux étaient savetiers.
- Et vous, monsieur ? répliqua le malicieux marquis.
- Moi, moi, vous voulez rire, je suis gentilhomme de la maison de monseigneur le Régent," répondit effrontément Polycarpe.
Le duc d'Orléans lui-même subit son insolence et s'en divertit beaucoup.
Le savetier résolut de prendre part au bal, c'étaient d'ailleurs des valets et des soubrettes qui composaient le groupe de danseurs. Mais il n'avait guère plus de grâce qu'un éléphant, et l'exercice de la danse l'altéra. Il demanda à boire. Le duc d'Orléans estimant que la plaisanterie avait assez duré, car le bonhomme se montrait plus insupportable et plus fat que le plus haut personnage, lui fit servir des vins en grande quantité.
Le savetier but et but tant et tant, qu'il se plongea dans une ivresse complète, et s'endormit en ronflant aussi fort que la nuit où il avait été transporté au Palais.
La farce était finie.
Lorsque les rues furent silencieuses, le duc d'Orléans ordonna qu'on allât déposer l'ivrogne sur la place Saint-Germain-l'Auxerrois, à l'endroit où on l'avait pris la veille.
A l'aube suivante, quand le savetier ouvrit de nouveau les yeux, il se sentit tout hébété. Quoi ! cet or, ces glaces, cette joie, tout cela n'était qu'un songe ?
Il était impossible d'en douter. Alors il se frotta les yeux et rentra chez lui où il raconta à sa femme qu'il avait eu un rêve admirable, et jamais il ne sut qu'il avait vécu une journée dans un palais parmi les premiers personnages du royaume.

Henri LECERF