Frédéric II, roi de Prusse, d'une rigueur inflexible lorsqu'il s'agissait de discipline militaire, se montra toujours, pour ses vieux soldats, d'une rare bonté, d'une bienfaisance inépuisable.
Ce fut ainsi qu'il attacha à son service personnel le fils d'un vieux hussard qui, pendant ses longues années de service, s'était toujours fait remarquer par sa bonne tenue et sa ponctualité.
Le roi ne devait pas tarder à être récompensé de ses bienfaits. Pris un jour d'un violent accès de goutte, il fit venir son médecin ordinaire.
"Sire, dit celui-ci, vous avez de la fièvre, il serait urgent de provoquer par une potion une bonne transpiration."
Mais le docteur avait compté sans son malade, qui se refusa à prendre le remède indiqué. Il se retirait très perplexe, car le cas était grave ; d'un autre côté, le vieux médecin savait combien il était difficile de vaincre l'obstination de Frédéric. Cependant, arrivé à l'antichambre, il eut une heureuse inspiration.
"Mes amis, dit-il aux serviteurs, le roi est bien malade, pourtant il peut encore être sauvé ; mais, s'il ne suit pas mon ordonnance à la lettre, il est perdu.
"Il faudra, conclut-il, après la potion l'envelopper de couvertures et, à tout prix l'empêcher de se découvrir, ou je ne réponds de rien."
Les autres serviteurs, jugeant le nouveau venu plus apte à remplir cet office, le chargèrent de veiller le malade. Quoique la tâche promît d'être rude, il l'accepta avec dévouement.
La nuit venue, on apporte la potion, et le jeune homme, tenant la fiole à la main, entre dans la chambre à coucher du roi.
"Que m'apportez-vous là ? demande Frédéric.
- Sire, c'est le médicament prescrit.
- Jetez-le au : je ne le prendrai pas.
- Mais, sire, on m'a ordonné de vous le présenter.
- C'est inutile ; ce médecin est un âne...
- Pourtant, sire, il faut, pour vous guérir, provoquer la transpiration.
- Mon ami, vous me fatiguez ; retirez-vous.
- Pas avant que vous ayez pris ce remède. Sire, pardonnez-moi de vous résister... il y va de votre vie...
- Je vous ordonne de vous retirer," répète le roi, avec colère.
Le jeune homme, prie, sollicite, conjure, et tenant toujours sa potion à la main, se met à genoux, pleure, sanglote ; mais, bien décidé à sauver son souverain malgré lui, il demeure fidèle à sa consigne.
Cette lutte se prolonge jusqu'à minuit. Enfin, le roi fatigué, épuisé, pour échapper à une telle importunité, se décide à avaler le remède. Mais bientôt, c'est autre chose, l'effet se produit, apportant au malade une chaleur insupportable. La lutte recommence : le roi veut se découvrir, le valet s'y oppose ; chaque fois qu'il repousse la couverture, son fidèle gardien s'empresse de la remonter, ne lui permettant même pas de sortir un bras du lit. Frédéric s'emporte, menace, peine inutile ; l'ancien hussard, toujours suppliant, s'excusant ne cède pas.
Ce nouveau combat dure ainsi jusqu'à trois heures du matin. A la fin, la transpiration venant à se produire, Frédéric, devenu plus calme, sent un bien-être qui le force d'avouer que son médecin et serviteur pourraient bien avoir raison.
"Mon ami, je n'ai plus besoin de vous, dit-il au jeune homme ; je vous promets de ne plus me découvrir ; allez prendre un repos que vous avez bien gagné."
Le valet s'inclina et fit mine d'obéir ; mais, caché sous une draperie, il surveilla le malade jusqu'à ce qu'il le vît endormi.
Le lendemain, le roi allait mieux ; ayant fait appeler son jeune garde-malade, il lui dit :
"Je suis content de vous, mon ami ; votre persistance à faire votre devoir m'a sauvé la vie. Continuez à me servir ainsi ; voici cinquante ducats ; je vous permets d'en envoyer une bonne partie à vos vieux parents, car je sais qu'en bon fils que vous êtes, vous leur faites passer la grande partie de vos gages."