La gravure représente tout le siècle de Louis XIV, dans sa splendeur militaire ; les personnages qui y figurent ont été dessinées d'après des portraits du temps ; aussi les physionomies toutes remarquables par leur noblesse,ne le sont pas par leur diversité. Le roi en occupe le centre.
Le personnage qui s'incline devant lui avec une déférence qui n'a rien de servile, c'est le maréchal de Villars, le vainqueur du prince Eugène et de Marlborough ; aussi bon courtisan que grand général : il avait un petit défaut ; il se grisait abominablement, et dans cet état, il ne craignait pas plus de se présenter à la cour qu'il ne redoutait de commander une charge de cavalerie. Il lui arriva même en cette circonstance de faire devant Louis XIV une lourde chute : il se releva avec un sourire et un bon mot ; il était spirituel, même à jeun.
Puis à gauche de la gravure, cette figure rusée et fine, est celle d'un homme cher aux lecteurs d'Alexandre Dumas, c'est le quatrième des Trois Mousquetaires, le fameux d'Artagnan.
Vauban, son voisin, savait tout aussi bien se faire valoir, et ce ne fut pas sa faute s'il arriva que tard à l'aisance et au maréchalat.
Puis vient son ami intime, le confident de l'exécuteur de ses plans, le redoutable Louvois. C'était un autre Colbert pour les talents administratif, mais c'était l'ennemi de Colbert et il prenait un malin plaisir à défaire tout ce que faisait le sage financier.
Entre Villars et le roi, nous apercevons à une certaine distance, deux figures à l'expression aristocratique : ce sont Luxembourg et le sage Catinat, le philosophe de Saint-Gratien, où il finit ses jours dans la retraite, après avoir défendu la France dans les années de défaite : lui et Villars sont les héros de la fin du règne de Louis XIV.
A la gauche du roi, c'est d'abord Turenne ; ses traits sont énergiques, durs, et même grossiers ; ce sont ceux d'un soldat : en effet il commença à douze ans l'apprentissage de la carrière des armes, et il mourut, presque coupé en deux par un boulet, après avoir battu tous les grands généraux de son temps, y compris le prince de Condé.
Turenne avait passé par tous les grades : Condé, qui était de la famille royale, débuta par celui de général, et justifia ce rapide avancement en gagant la bataille de Rocroi : il avait vingt deux ans. Il était fort laid, mais d'une laideur qui n'avait rien de déplaisant, tant le génie brillait dans sa physionomie. Condé n'était pas seulement un militaire. Dans sa retraite il s'entourait de lettrés, de penseurs, il se montrait leur égal et souvent leur maître. Mais il y a une tache dans son histoire : ennemi du cardinal Mazarin il prit les armes contre son pays, et commanda les Espagnols. Il sut se faire pardonner et retrouva auprès de Louis XIV tout son crédit.
On comprend qu'entouré de tels hommes, qui se succédèrent pendant tout son règne, et dont quelques-uns étaient dans toute la maturité de l'âge et du génie, Louis XIV ait pu faire d'aussi grandes choses.
La gloire militaire, malgré les maux qu'elle entraîne, est un patrimoine national, elle ressemble à ces bijoux dont l'éclat, la beauté, la valeur sont si grands, qu'on se les transmet de génération en génération dans les familles bien ordonnées, et dont on se pare aux jours de fête, sans craindre qu'ils paraissent démodés. Voilà pourquoi nous devons tenir à la gloire de Louis XIV ; elle est celle de la France elle-même.

MEMOR - Article publié en octobre 1890

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