Num_riser0002Quatrième président de la République Française. Il naquit à Limoges, le 11 août 1837. Il portait un nom illustré déjà par beaucoup d'hommes distingués et par un véritable grand homme. Il fit ses études classique au lycée Bonaparte et entra en 1857 à l'École Polytechnique, puis à l'École des Ponts-et-ChausséesPonts-et-Chaussées, dont il sortit en 1863. Travailleur consciencieux et infatigable, Sadi Carnot montrait déjà, comme étudiant, les rares qualités qui devaient le faire connaître plus tard. En même temps l'affabilité de son caractère, sa distinction, sa sincère modestie lui faisaient de nombreux amis parmi ses camarades. En 1864 il fut envoyé comme ingénieur à Annecy : la Savoie venait d'être annexée, et le gouvernement entreprenait dans cette province des travaux publics importants. Carnot fut à la hauteur de sa mission : il sut se faire aimer de ces nouveaux Français et se rendre utile. Parmi les travaux auxquels il a attaché son nom, on cite en particulier le grand pont de Collonge, sur le Rhône, près de la frontière suisse.
La guerre de 1870 le trouva encore en Savoie. Son entrée dans la carrière politique date de janvier 1871 ; nommé par le gouvernement de la Défense Nationale préfet de la Seine-InférieureSeine-Inférieure et commissaire extraordinaire dans l'Eure et le Calvados, il chercha à y grouper toutes les forces encore disponibles pour résister à l'invasion. S'il échoua, comme tant d'autres, ce ne fut pas sans avoir déployé, dans cette oeuvre désespérée, toute l'énergie et la persévérance dont il était capable.
En juillet de la même année il fut élu à l'Assemblée Nationale. Il ne tarda pas à s'y faire apprécier, non comme orateur brillant, mais comme travailleur admirablement informé de toutes les questions techniques, comme républicain ferme et intègre en même temps que courtois et tolérant. On peut dire que dans cette Assemblée, comme dans les diverses Chambres dont il fit partie, il a eu des adversaires, mais jamais d'ennemis.
Ses compétences spéciales le désignaient pour le ministère des travaux publics. Il y entra en 1878 comme sous-secrétaire d'Etat, puis en 1885 comme ministre. Dans l'intervalle, il avait été président de la commission du budget, et s'était acquis de l'autorité dans les questions de finances. On eut l'occasion de le voir, lorsqu'un remaniement ministériel lui fit attribuer, en 1885, ce portefeuille des finances, toujours si lourd à porter. Il montra dans ces nouvelles fonctions un louable esprit d'économie et une probité à toute épreuve. Un trait d'honnêteté vraiment courageux et resté longtemps ignoré le mit tout particulièrement en vue, lors de la démission de M. Grévy en 1187.
La majorité des Chambres n'ayant pas réussi à s'entendr sur un des candidats proposés d'abord pour la Présidence, l'accord se fit, d'une façon assez inattendue, sur le nom de Sadi Carnot, qui fut élu, au deuxième tour de scrutin, par 616 voix sur 842 votants. Le nouveau Président n'avait jamais joué jusque-là un rôle de premier ordre ; mais il portait un nom glorieux, il avait de rares qualités personnelles, et l'on put voir dès l'abord qu'il occuperait dignement la plus haute magistrature de son pays.
Ses six ans et demi de présidence ont été marqués par des luttes intérieures très vives et par de graves questions extérieures ; il a été toujours un arbitre impartial entre les partis, et le chef respecté de la France, qui sentait en lui un caractère sûr, exempt de toutes visées personnelles, entièrement dévoué à sa tâche. Il personnifiait noblement le pays, soit qu'il reçût les ambassadeurs ou les souverains étrangers, soit qu'il parcourût les différentes provinces, pour leur témoigner sa sollicitude, s'informer de leurs désirs et de leurs besoins, assiter à leurs fêtes, et leur parler, toujours avec tact et mesure, au nom du gouvernement qu'il dirigeait. Aussi cet homme réservé, modeste, presque timide, avait-il acquis, sans la chercher, par sa parfaite distinction, par la correction de sa tenue et l'accueil cordial qu'il faisait à chacun, une popularité véritable et durable. C'est même sa confiance dans la foule, son dédain des précautions, son souci de plaire à tous qui a été, hélas ! la cause de sa mort. On sait que pour mieux répondre aux acclamations qui l'accueillaient à Lyon, il avait écarté l'un des cuirassiers qui escortaient sa voiture, et c'est le moment qu'un misérable assassin a choisi pour le frapper.
Deux grands faits qui ont marquée sa carrière présidentielle : l'admirable Exposition de 1889, qui fut un si grand triomphe pour Paris et la France, et que Carnot présida avec tant de bonne grâce et de dignité, et ces fêtes de 1893, dont la mémoire ne s'éteindra pas, et qui ont scellé la cordiale entente franco-russe. On ne sait pas assez combien la personne, si universellement estimée, du Président a contribué, par la confiance qu'elle inspirait, à rendre possible ce rapprochement souhaité depuis longtemps.
Aujourd'hui, la France est en deuil. Le bon citoyen qui, modestement, allait déposer son mandat à la fin de cette année, est tombé sous un poignard vulgaire. Cette fin douloureus rehausse encore sa belle figure ; il est tombé au champ d'honneur, en faisant son devoir. Les regrets que témoigne le monde entier sont une précieuse consolation. Ils témoignent du respect qu'avait su inspirer cet homme honnête et bon, qui fut un chef sans défaillances, un honnête homme, un mari et un père modèle ; ils montrent qu'à notre époque, où l'intrigue, la cabale, la réclame élèvent ou détruisent tour à tour des renommées d'une heure, des hommes se rencontrent encore qui n'arrivent que par le travail, la probité, le désintéressement. L'exemple de Carnot ne sera pas perdu, espérons-le.
La famille de Carnot a produit beaucoup d'hommes distingués. Son berceau est à Nolay (Côte-d'Or), et elle y existe depuis un temps immémorial ; elle vivait noblement dès le treizième siècle. Elle a produit surtout des légistes, des soldats et des savants.Num_riser0001
L'homme qui rendit le nom de Carnot glorieux, de distingué qu'il était, c'est, on le sait, Lazare-Nicolas-Marguerite Carnot, l' "organisateur de la victoire", né à Nolay en 1753 et mort en exil à Magdebourg en 1823. Député à l'Assemblée Législative, puis à la Convention, il fut membre du Comité de Salut Public, et, comme tel, chargé des affaires militaires. Il s'enferma dans ces occupations, pendant toute la Terreur, qu'il désapprouvait, mais qu'il n'osa pas, devant le péril de la situation extérieure, attaquer ouvertement.
Il organisa toutes les campagnes de 1793 à 1794 en Belgique, en Vendée, à Toulon, etc. De son cabinet il créa quatorze armées, improvisa des généraux, dirigea les opérations militaires. Souvent même il paya de sa personne, ainsi à la bataille de Wattignies, le 16 octobre 1793.
Il resta en fonction après le 9 thermidor, puis, en 1795, il fut nommé l'un des membres du Directoir, et en cette qualité il continua à diriger les affaires militaires, jusqu'à ce qu'accusé faussement de royalisme, il fût devenu l'une des victimes du coup d'Etat du 18 fructidor. Il erra alors en Suisse et en Allemagne, et ne revint dans son pays qu'après l'établissement du Consulat. Sous ce nouveau régime il fut encore, mais pour quelques mois seulement, ministre de la guerre. Plus tard il refusa son adhésion à l'Empire, et vécut dans la retraite, s'adonnant à des travaux scientifiques. Mais, lorsque la France fut envahie, il offrit noblement ses services à Napoléon. La seconde partie de sa carrière militaire n'est pas moins glorieuse que la première. En 1814, il défendit vaillamment Anvers, et ne quitta la place que sur l'ordre du gouvernement. En 1815, il fut ministre de l'intérieur pendant les Cent Jours. L'année suivante, il fut exilé pour régicide, et reprit le chemin de l'étranger. Il se fixa d'abord à Varsovie, puis à Magdebourg, où il mourut en 1823. On se souvient que ses restes ont été transportés en France en 1889 et reposent au Panthéon.
Les traits dominants du caractère de celui qu'on a appelé le "Grand Carnot" étaient l'énergie, une énorme puissance de travail, l'austérité et le désintéressement. Ne retrouvait-on pas une partie de ces qualités chez son petit-fils, qui n'a pas eu, sans doute, la même hauteur d'intelligence, ni la même fertilité des conceptions, et qui d'ailleurs a vécu à une époque moins terrible, mais qui a eu le même caractère intègre et ferme ?
Le Grand Carnot eut deux fils, Sadi Carnot (né en 1796 et mort en 1832, qui fut un mathématicien de premier ordre, et qui découvrit la thermodynamique, et Hippolyte Carnot, le père du défunt président (né en 1801, mort en 1888), qui fut successivement député sous Louis-Philippe, ministre de l'instruction publique en 1848, puis de nouveau député et sénateur. Hippolyte Carnot était un homme d'une haute honorabilité et d'une véritable valeur, auquel l'instruction publique doit beaucoup ; il a écrit de nombreux ouvrages, relatifs surtout à l'histoire de la Révolution, et ses travaux lui ont valu un fauteuil à l'Académie des Sciences morales et politiques. Il a encore eu la joie, avant de mourir, de voir son fils aîné élu à la présidence de la République.

Henrie NORVAL - 1894