Num_riser0008Napoléon, pour reposer son esprit des graves soucis qui l'accablaient, aimait à mystifier sans méchanceté les personnes de son entourage ; celles-ci d'ailleurs n'avaient jamais lieu de regretter d'avoir excité la gaîté impériale, car toujours quelque bonne récompense les dédommageait des rires qu'elles avaient provoqués ou de l'étonnement qu'elles avaient éprouvé.
Le maréchal Lefebvre fut une de ces bienheureuses victimes de l'Empereur. Quelques jours après qu'il se fût emparé de Dantzig, Napoléon le fit mander chez lui, à six heures du matin.
Lorsque le maréchal se présenta, l'Empereur travaillait avec le major général. L'officier de service l'annonça :
"Ah ! ah ! s'écria Napoléon, M. le duc de Dantzig ne s'est pas fait attendre !"
Puis se tournant vers l'officier, il ajouta :
"Dites à M. le duc que je ne l'ai dérangé de si bonne heure que pour le prier de prendre avec moi le premier déjeuner. Dans un quart d'heure, nous nous mettrons à table."
L'officier salua, sortit et retourna auprès du maréchal. Il y avait dans les paroles de l'Empereur quelque chose qui le surprenait, c'était ce titre de M. le duc, appliqué d'une manière imprévue à Lefebvre. Cela l'intriguait vivement. Néanmoins il n'en laissa rien paraître, et exécuta ponctuellement les ordres du maître :
"Monsieur le duc, dit-il, Sa Majesté vous convie à déjeuner avec elle, et vous prie de patienter encore un quart d'heure."
Le maréchal, homme distrait, ne prêta aucune attention à la qualité que lui accordait l'officier de service. Il s'assit et continua de rêver à des choses qui intéressaient son esprit curieux et chercheur.
Au bout d'un quart d'heure, un autre officier d'ordonnance vint le chercher pour le conduire auprès de l'Empereur, qui, en compagnie du major général, était déjà à table. Napoléon salua le maréchal de la main, puis, en riant, il dit :
"Bonjour, monsieur le duc, asseyez-vous à côté de moi."Num_riser0009
Lefebvre plissa le front ; deux fois, à de si courts intervalles, on lui appliquait le même titre ! Il pensa que l'Empereur avait sans doute médité quelque plaisanterie ; il se tint sur ses gardes pour éviter de tomber dans le ridicule, si on lui préparait quelque mauvais tour. Mais bientôt, voyant que l'Empereur ne cessait de lui prodiguer ce titre, il en demeura tout interdit. Napoléon, pour augmenter son embarras, lui demanda :
"Aimez-vous le chocolat, monsieur le duc ?
- Mais oui, sire.
- Eh bien !... nous n'en mangerons pas, mais je vais vous donner un liver de celui, si renommé, que fabrique la ville de Dantzig. Puisque avez pris vaillamment cette place, il est juste que cela vous rapporte quelque chose."
L'Empereur se leva, ouvrit une cassette, y prit un paquet ayant la forme d'une livre de chocolat, et le tendit au maréchal, avec ces mots :
"Duc de Dantzig, acceptez ce chocolat, les petits cadeaux entretiennent l'amitié."
Lefebvre n'osa manifester son étonnement d'une telle récompense ; il s'était emparé de Dantzig à force d'énergie, il avait risqué sa vie pour ouvrir le chemin de nouvelles conquêtes à l'Empereur, et celui-ci, pour reconnaître son mérite et son courage, le gratifiait d'un paquet de chocolat !
Il réprima une moue presque imperceptible qui avait allongé sa lèvre, et, ouvrant la main, il reçut le maigre cadeau offert, puis le glissa dans les basques de son habit doré. L'Empereur se réjouit intérieurement de la mauvaise humeur de son maréchal, et, durant le repas, ne cessa de lui fournir des preuves de sa bienveillance. Le pâté qu'on servit représentait la ville de Dantzig, et Napoléon profita de cette occasion pour compliment Lefebvre :
"On ne pouvait donner à ce pâté, déclara-t-il, une forme qui me plût davantage. Attaquez, monsieur le duc, voilà votre conquête ; c'est à vous d'en faire les honneurs."
Tant de bonne grâce, multipliée à chaque instant, permit au maréchal d'oublier la mesquinerie de la récompense qui pesait si peu dans les basques de son habit. En réfléchissant, il finit par se demander même si l'Empereur, pour se jouer un peu de lui, n'avait pas enfermé quelque somptueuse surprise sous l'enveloppe modeste du paquet de chocolat. Aussi on juge avec quelle impatience, une fois rentré chez lui, il rompit les cachets du papier.
Num_riser0010Grande fut la satisfaction qu'il éprouva lorsque, après avoir retiré plusieurs enveloppes, il découvrit une grosse liasse de billets de banque se montant à une somme de cent mille écus. Il estima que la plaisanterie était bonne.
Le soir même, lui parvinrent des actes de chancellerie qui confirmaient son titre de duc de Dantzig. Il comprit tout ce qui lui avait paru obscur au cours du déjeuner et il alla remercier l'Empereur. Mais l'histoire de son paquet de chocolat, colporté par les uns et les autres, arriva jusqu'aux oreilles des troupiers, qui s'en divertirent fort ; et de la moralité de cette aventure, ils tirèrent une expression qui devint proverbiale dans l'armée.
Quand un soldat voulut se faire régaler de quelque douceur par un camarade possédant quelque argent, il prit l'habitude de lui dire :
"Tu peux bien payer quelque chose, n'as-tu pas dans ton sac du chocolat de Dantzig ?"

Paul POTTIER