L'empereur CharlemagneCharlemagne, ayant quelques difficultés avec l'empereur d'Orient, avait chargé le duc Adalhard d'une mission diplomatique à la cour de ConstantinopleConstantinople.
Le duc et les seigneurs francs qui l'accompagnaient se présentèrent bientôt devant le monarque grec qui, avant d'entendre leur requête, les invita à un somptueux repas, pendant lequel, entre autres plats, on servit un poisson de rivière garni de divers assaisonnements.
Or, c'était une loi de l'étiquette byzantine, qu'à la table du prince nul convive ne pouvait, sous peine de mort, retourner le corps des animaux que l'on y servait.num_risation_f_vrier_001
Adalhard ignorait cet usage ; s'armant de son couteau, il retourna le poisson qui était placé devant lui. A peine eut-il commis cette infraction, que tous les courtisans se levèrent, réclamant l'exécution de la loi.
L'empereur se leva à son tour :
"Seigneur, dit-il au duc, en gémissant, je ne puis refuser à mes courtisans de te livrer sur-le-champ à la mort ; mais, à l'exception de la vie, demande-moi ce que tu voudras, et par tout ce qu'il y a de plus sacré, je te jure de te l'accorder."
Adalhard, debout au milieu de tous les seigneurs de la cour, promena sur l'assemblée un regard fier où nulle émotion ne perçait :
"Prêt à mourir, dit-il, je vous demande, sire, qu'une seule grâce, c'est que tous ceux qui m'ont vu retourner le poisson soient privés de la vue."
L'empereur, très ému à cette prière (car il était de ceux qui avait vu), n'hésita pas à étendre le bras dans un geste impuissant de dénégation :
"Je jure, s'écria-t-il hautement, que ne n'ai pas vu le fait, et ce n'est que sur le rapport des seigneurs ici présents que j'ai prononcé la sentence ; madame, ajouta-t-il en se tournant vers l'impératrice, pouvez-vous en dire autant ?
- Sire, j'atteste que je n'ai pas eu connaissance de cet incident ; je parlais à ma première dame d'honneur, lorsqu'un bruit semblable à une querelle est venu rompre notre entretien.
- Et vous, prince Othon ?
- Sire, je regardais à ce moment le soleil couchant teindre de pourpre la colline, j'en appelle à mon voisin."
Bref, les courtisans, les uns après les autres, s'efforçant de se soustraire au péril qui les menaçait, firent la même déclaration avec les plus terribles serments.
L'empereur grec, heureux d'en être quitte à si bon compte, recommanda le calme et, chacun reprenant son siège, le repas s'acheva au milieu de la plus franche gaîté.
Adalhard, satisfait de la petite victoire qu'il avait remportée sur l'orgueilleux empereur, après avoir rempli sa mission, revint dans sa patrie sauf et triomphant.