Num_riser0001Charlemagne venait de présider une assemblée de ses preux chevaliers. Tous étaient partis, maintenant, et dans la grande salle de son palais d'Aix-la-Chapelle, l'empereur était demeuré seul avec son fidèle conseiller Turpin. Il était sombre et visiblement mécontent.
"Ainsi, dit-il je ne puis pas avoir la paix dans mon royaume ? Mes troupes sont incapables de maintenir l'ordre, et, à deux heures de mon palais, on égorge des passants, on détrousse des caravanes.
- Vous avez entendu, sire, ce que vous ont rapporté vos chevaliers. Ils vous ont dit les dernières agressions et l'inutilité des mesures prises. On fait garder les routes, surveiller les chemins de la forêt ; toutes les précautions sont vaines et, jusqu'ici, ont été déjouées. La nuit dernière encore, un riche abbé, suivi d'une escorte, a été arrêté, sa suite dispersée, et lui-même fort malmené.
- Et c'est toujours lui ?
- Toujours le Chevalier Noir, sire. Il respecte les pèlerins, les marchands, et jamais n'en inquiéta aucun ; mais pour les grands seigneurs, il est sans pitié.
- Oh ! j'en aurai raison, s'écria violemment l'empereur. Mes soldats seront enfin maîtres de ce bandit !"
Turpin hochait la tête :
"Sire, vous échouerez peut-être. Mais il y aurait un autre moyen... Si vous pardonniez ? Vous avez été sévère pour Elegast."
L'empereur eut un regard d'impatience et sa voix trembla :
"J'ai défendu qu'on prononce jamais ce nom en ma présence !"
Puis il congédia Turpin et resta seul.
La nuit tombait ; le palais était silencieux et l'ombre se faisait dans la vaste salle. Assis sur son haut fauteuil de chêne, l'empereur songeait. Il avait encore son lourd manteau d'apparat, sa couronne, son sceptre ; et sa longue barbe blanche lui donnait l'aspect vénérable d'une divinité.
Quelle préoccupation absorbait ainsi le puissant monarque ? Quel chagrin attristait sa physionomie, ordinairement si ouverte et si bienveillante ?
Il y avait un an, un soir d'hiver comme celui qui finissait, Charlemagne avait banni de sa cour le Chevalier Elegast. C'était, parmi ses barons, celui qu'il affectionnait entre tous ; il était si loyal, si courageux, si intrépide dans les batailles, si ardent à combattre tous les ennemis de son empereur ! Mais Elegast n'aimait pas le Baron Eggerich, qui avait épousé la soeur de Charlemagne ; sa présence à la cour semblait lui être insupportable ; plusieurs fois, il avait laissé deviner cette invincible antipathie et, un jour, incapable de se dominer, il avait refusé de prendre part à un tournoi dirigé par le baron. L'empereur s'en était étonné, puis irrité. Il avait ordonné à Elegast de combattre à son rang dans le tournoi ; Elegast s'était ouvertement révolté.
"Suis-je le maître, avait dit Charlemagne, et devez-vous obéir ?
- Sire, je ne croiserai pas, dans le tournoi, mon épée avec celle d'Eggerich. Je l'humilierais moins en quittant votre armée, en me faisant bandit et pillard de grande route !"
Et l'empereur avait chassé son Chevalier.
Turpin avait plaidé la cause du rebelle : "Si on l'interrogeait ? Si on essayait de connaître les motifs de cette haine ?" Charlemagne avait été inflexible ; depuis, vêtu d'une armure sombre, monté sur un coursier d'ébène, le baron menait la vie d'un bandit, et, dans tout l'empire, on tremblait au nom du Chevalier Noir.
Charlemagne, toujours seul dans la grande salle obscure, s'est endormi ; il rêve, et une voix mystérieus lui parle, l'appelle, et lui donne un ordre étrange :
"Lève-toi. Quitte tes vêtements de cour et pars pour la forêt. La nui est sombre, bonne pour les voleurs !"
L'empereur tressaille, il essaie de secouer le sommeil ; mais ses yeux s'appesantissent de nouveau, et il entend le même commandement :
"Lève-toi, et pars pour la forêt. Fais-toi voleur pour une nuit !"
Charlemagne se réveille enfin ; il est tout bouleversé. Il pense à Elegast : que fait le chevalier, si durement puni, si brusquement chassé ? Pourquoi l'a-t-il laissé partir sans l'entendre ?
"Elegast que j'aimais ! Où est-il par cette nuit désolée ?"
Et l'empereur, quittant rapidement son manteau, sa couronne, descendant sans bruit aux écuries, où un de ses chevaux est toujours harnaché, sort furtivement du palais ; il a jeté sur ses épaules un grand manteau foncé pour que nul ne le reconnaisse, et il part, seul dans la nuit.
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Les sentiers sont déserts. Qui eût osé s'aventurer à pareille heure, dans cette obscurité où il est si difficile de se guider ?
Or, l'empereur, ayant gagné la forêt, s'est à peine engagé sous les grands arbres qu'une ombre surgit, et, dans l'obscurité, il distingue vaguement, sur un cheval noir, un chevalier noir à l'armure noire.
"Halte ! on ne passe pas ! Qui va là ?"
L'empereur à bondi, prêt à terrasser l'insolent, mais il se contient.
"Je n'ai guère coutume de me laisser ainsi interroger. Mon nom ? Tu es bien téméraire de me le demander. Prends garde ! et puisque tu ris et me nargues, je réponds à ta bravade en te proposant de te mesurer à moi. Oseras-tu accepter mon défi ?"
Déjà le cavalier noir s'élance, son coursier semble un monstre dans la nuit, et c'est un fantastique combat qui s'engage. Mais l'empereur reste ferme sous le choc ; sa bonne épée Joyeuse n'a jamais connu la honte des défaites ; contre sa lame souple, l'arme du Chevalier se brise et vole en éclats.
"Je me rends, dit-il. Tu as le droit de savoir mon nom et ma profession : Elegast, voleur et bandit !
- Elegast que l'empereur chassa de son palais et ne veut plus revoir ?
- Oui... Et toi, qui combats si bien et qui, le premier, m'as vaincu, où allais-tu ? Quel est ton métier ?"
Charlemagne hésitait et semblait absorbé par sa pensée :
"J'allais dit-il d'une voix basse, rejoindre un compagnon habile, courageux et intrépide. Nous voulions tenter un grand coup. Je convoite un butin plus considérable que tous ceux que tu as pu jamais enlever. Veux-tu venir ? Veux-tu que nous nous emparions du plus riche trésor qui existe ?
- Bravo ! à tes ordres ! Où est ce trésor ?
- Tout près d'ici.
- En route. Qui allons-nous attaquer ?
- L'empereur.
Elegast tire vivement les rênes sur l'encolure du cheval et recule :
"Jamais ! dit-il.
- Allons donc ! Tu hésites ? Il fut pour toi injuste et cruel... et il t'a dépouillé.
- C'est vrai ! mais c'est mon empereur. Jamais je ne lui ferai le moindre tort. Tiens, viens plutôt avec moi. Je sais aussi où trouver un riche butin. Le beau-frère de Charlemagne, Eggerich, cruel et odieux entre tous, possède d'incalculables richesses. Allons l'attaquer. Jamais nuit ne fut plus favorable aux voleurs, et tu es bien le compagnon hardi et fort qu'i me faut.
- Partons !" dit Charlemagne en éperonnant sa monture.
Minuit sonnait que déjà ils étaient à la porte d'Eggerich.
"Ecoute, on entend, dans les cours du château un bruit d'armes et de chevaux... On prépare une expédition... Que se passe-t-il ?
- Qui vive ?" cria une sentinelle surgissant devant les deux chevaliers.
Mais Elegast a bondi de son cheval et l'a désarmée avant qu'elle ait pus se défendre.
"Pas un mot murmure-t-il, ou tu es mort !"
Et l'entraînant rapidement, ils se dissimulent dans l'ombre.
"Pourquoi ces préparatifs ? Réponds, sur ta vie.
- Ils partent demain.
- Où vont-ils ?
- A Aix-la-Chapelle. Eggerich veut surprendre l'empereur, le tuer, se faire proclamer chef des Francs à sa place.
- Comment le sais-tu ?
- Ce soir, de garde au palais, j'ai entendu Eggerich dire à sa femme épouvantée : "Demain, je tuerai votre frère !" Et, comme elle le suppliait de ne pas commettre ce crime, comme elle se traînait à ses genoux, il l'a si rudement frappée que j'ai vu le sang jaillir de sa blessure... Eggerich est un méchant seigneur. Que ne peut-on sauver l'empereur qui toujours fut bon pour tous !"
Elegast et son compagnon ont brusquement pris la fuite, éperonnant leurs chevaux qui les emportent dans une course échevelée.
"Dès que paraîtra le jour, dit l'empereur, va trouver Charlemagne et conte-lui tout ; moi, je suis un inconnu,
Num_riser0006mon récit n'aurait aucun crédit.
- Aller chez l'empereur ? Je m'en garderai bien. Il m'a chassé, il m'a défendu de paraître jamais en sa présence.
- Tu veux le laisser périr ?
- J'irai !"
Les deux Chevaliers se séparent. Par un chemin détourné, Charlemagne rentre rapidement dans son palais, éveille sa garde, et ordonne de ranger dans la grande salle l'élite de ses troupes.
Le jour se levait à peine quand on signala, au loin, le baron Eggerich suivi d'une escorte.
"Laissez passer," ordonna l'empereur.
Il s'assit sur son trône.
Eggerich entra et pâlit en voyant les soldats groupés et armés.
"Saisissez ce traître ! commanda l'empereur de sa voix terrible ; emprisonnez tous ceux de sa suite."
Eggerich protesta de son innocence ; mais sous leurs manteaux, tous ses hommes possédaient des poignards, et, pendant que le misérable s'embarrassait dans des explications, Turpin entrait, suivit d'Elegast :
"Traître, dit celui-ci, reconnais-tu tes armes, sur cette épée arraché cette nuit à ta sentinelle ? Viens te battre !"
Quelques minutes après, Eggerich gisait sur le sol, la tête fendue d'un vigoureux coup d'épée. Elegast vint s'agenouiller devant l'empereur qui le releva :
"Turpin, dit celui-ci, en se tournant vers l'archevêque, tu avais raison. Je regrette ma trop grande rigueur. Il ne faut pas condamner trop vite, il faut être bon.
"Elegast, je te rends tous tes biens, et tu seras l'héritier des richesses du traître Eggerich.

M. REMOND - 1906