Janvier2013_005Anne-Louise-Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein, naquit à Paris le 22 avril 1766. Elle était fille du célèbre banquier et ministre de Louis XVI. Douée des plus rares qualités intellectuelles, elle fut, dès son enfance, entourée dans le salon de son père des écrivains en renom de la fin du XVIIIe siècle. Elle n'avait pas atteint sa douzième année qu'elle composait déjà des portraits et des éloges, suivant le goût de l'époque. Ses réflexions sur l'Esprit des lois, de Montesquieu, qu'elle écrivait à quinze ans, et ses Lettres sur les ouvrages et le caractère de Jean-Jacques Rousseau, qui furent publiées peu de temps après, firent prévoir le rang important qu'elle devait occuper dans l'histoire littéraire. En 1785, elle s'éprit du baron Staël-Holstein, ambassadeur de Suéde à Paris, qu'elle épousa ; mais cette union fut de courte durée : Mme de Staël se sépara bientôt de son mari, qui mourut en 1802.
Dès les commencements de la Révolution, elle s'était associée avec ardeur aux idées et aux tendances nouvelles ; mais autant elle se passionna pour les idées libérales, autant elle se sentit saisie d'horreur lorsque la tyrannie populaire inaugura le règne de la Terreur. Réfugiée avec son père et quelques amis dans le canton de Vaud, elle ne revint à Paris qu'après la chute de Robespierre. Sous le Directoire, elle devint l'âme du parti constitutionnel. Ses deux brochures : Réflexions sur la paix, adressés à Pitt, et Réflexions sur la paix intérieure et extérieure, eurent un grand retentissement en France et à l'étranger. En 1796, parut son premier ouvrage de longue haleine intitulé De l'influences des passions sur le bonheur des individus et des nations. Dans ce livre, qui atteste une exquise sensibilité, on reconnaît déjà toute la puissance d'un écrivain de génie. Sans doute, bien des passages y prêtent à la critique, l'influence du sensualisme y domine et l'on n'y voudrait point trouver l'apologie des doctrines condamnées par toute saine philosophie ; mais l'observation psychologique s'y révèle par une pénétrante sagacité. On voit que l'auteur est préoccupé des grands intérêts de l'humanité et applique toutes les forces de sa raison à la méditation des problèmes de la science politique.
Mme de Staël réunissait alors dans ses salons l'élite des républicains modérés qui tâchaient de donner à la société des bases d'ordre et de justice. Après le 18 brumaire et l'avènement de Bonaparte au pouvoir, elle devint le centre de l'opposition qui réagit contre les visées despotiques du premier consul. Celui-ci n'aimait pas l'esprit de Mme de Staël et prenait ombrage de la faveur dont elle était l'objet en public. Il attendait une occasion de lui faire comprendre son mécontentement. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. En 1802, Niecker publia ses Dernières vues de politique et de finances. Bonaparte prétendit voir dans cet ouvrage une attaque directe contre sa personne et il ne cacha point que, pour lui, ce livre était de Mme de Staël. Aussi, usa-t-il de représailles en l'exilant arbitrairement à quarante lieues de Paris. Pour se soustraire aux vexations officielles, elle se rendit à Saxe, à Weimar, où elle se lia avec Goethe, Schiller, Wieland et Humboldt. Elle venait de faire paraître son premier roman, Delphine, ouvre d'un style faible, d'une charpente trop uniforme, mais qui ne manque point d'éloquence et de finesse. Janvier2013_006La mort de son père, qui s'était retiré dans son château de Coppet; la rappela en Suisse en 1804. Pour chercher une distraction à sa douleur, elle se rendit en Italie. Ce voyage lui inspira son second roman, Corinne, qui ne fut publié qu'en 1807, et où elle voulut se peindre elle-même. De retour à Coppet, en 1805, elle s'y occupa presque exclusivement de ses travaux littéraires. Un second voyage qu'elle fit en Allemagne et ses rapports avec Schiller, Goethe et Humbloldt lui donnèrent l'idée d'écrire un livra qui aurait pour objet de faire connaître à la France les hommes et les oeuvres de la littérature allemande. Ce livre parut en 1810 et fit date.
L'irréconciliable ennemie de Napoléon n'avait pu s'y interdire les allusions politiques. Le volume De l'Allemagne fut saisi. Toute la première édition fut mise au pilon, et Mme de Staël reçut l'ordre de quitter la France et s'embarquer pour l'Amérique ou de se reléguer à Coppet. Elle aima mieux parcourir l'Europe et visiter l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie, la Suède, travaillant partout à la coalition contre Napoléon. Elle ne revint en France qu'après Waterlloo, et dans ses Dix années d'éxil, laissa éclater toute sa haine contre l'homme qui n'avait cessé de la persécuter. Louis XVIII l'accueillit avec empressement et lui accorda toute protection. Son dernier ouvrage, qui est aussi le plus important, ne parut qu'après sa mort sous le titre Considérations sur les principaux événements de la Révolution française.
Mme de Staël mourut le 14 juillet 1817, "au moment où débarrassée de certaines formes romanesques qui voilaient son véritable talent, guérie de certaines affectations prétentieuses par l'exagération de ses ridicules imitateurs, elle allait devenir un écrivain véritablement grand, pensant fortement et s'exprimant avec une puissante originalité."
De toutes les femmes qui se sont fait un nom dans la littérature française, elle est assurément celle qui l'emporte par le nombre des pensées élevées ou profondes, par la noblesse du sentiment, par l'énergie du langage. D'autres ont eu peut-être plus de sûreté de jugement, plus de connaissance exacte du coeur humain, plus de grâce dans les conceptions de l'imagination, plus de correction et d'élégance dans le style, mais il n'en est aucune qui ait touché comme elles aux grandes questions de la politique et de la philosophie sociale et ait fait preuve dans cette étude d'une intelligence plus vaste et plus solide.

Charles SIMOND