Mars2013_004Tout le monde connaît la mère Ango, que le tonnerre n'a jamais pu faire reculer, et sa fille dont une opérette délicieuse et vieillotte a conté le mariage à nos grands-parents.
Mais qui connaît Jean Ango, qui fut marchand et marin dieppois sous le règne de François Ier ? C'est pourtant une extraordinaire figure. 
Jean Ango était né en 1840 d'un simple marin de Dieppe, et le garçon grandit dans l'odeur des aventures. Car l'époque était belle, et bien faite pour exalter un jeune homme entreprenant. Elle est entrée dans l'histoire sous le nom "d'époque des grandes découvertes" et Jean Ango y participa passionnément, dès qu'il eut l'âge de mettre le pied sur le pont d'un navire.
Il voyagea longtemps outre-mer, et comme son génie des affaires était au moins aussi développé que son esprit d'aventure, trouva le moyen de fonder sur les terres lointaines des établissements qui devaient lui rapporter gros.
Rentré à Dieppe, il sut les faire fructifier et devint bientôt l'un des grands bourgeois de la ville, dont les magasins avaient pignon sur rue et dont les bateaux emplissaient le port. Or en ce temps-là les navires portugais et espagnols menaient la vie dure à ceux des autres nationalités. Nul ne se faisait de cadeau sur la mer, et toute prise était bonne. Il se trouva que le marchand dieppois eut ainsi à se plaindre de quelque capitaine portugais et, soucieux de ses intérêts et de la bonne marche de ses affaires, envoya une ambassade se plaindre à la cour de Lisbonne.
Ce fut sans doute l'un des plus beaux éclats de rire qui aient secoué le Portugal. Le roi se moqua abondamment de l'ambassadeur du marchand et le renvoya sous les quolibets. A quoi Jean Ango, fou de rage, et qui n'avait pas oublié son métier de marin, répondit tout simplement en armant ses bateaux et en venant mettre en personne le siège devant la ville de Lisbonne.
Le rire redoubla dans la cour du roi du Portugal. Mais il devait jaunir rapidement, lorsqu'on apprit que ce diable de dieppois s'emparait de tous les navires portugais qui passaient à portée et, non content de cette razzia maritime, opérait des descentes sur le littoral, où il pillait et massacrait tout ce qui lui tombait sous la main. Il poussa même l'outrecuidance jusqu'à venir s'embosser jusque sous les murs de la ville et faire pleuvoir sur elle une pluie de mitraille.
Jean Ango, dont la puissance n'était pas artificielle, résista à toutes les ripostes des Portugais, au point que le roi du Portugal, excédé et incapable de retourner la situation, se vit obligé d'envoyer à son tour une ambassade ... à François Ier, pour se plaindre auprés du roi de France de l'incartade d'un de ses sujets.Mars2013_002
François Ier fit répondre qu'il  n'avait rien à voir dans les querelles privées de ses sujets, mais que si le monarque portugais le voulait, il pouvait s'autoriser de son nom pour demander la paix au Dieppois.
Jean Ango accepta alors de cesser les hostilités, mais à condition que le roi du Portugal envoie une nouvelle ambassade lui présenter des excuses à Dieppe même. Ce qui fut fait, car le roi n'avait plus le choix qu'entre s'humilier ou voir détruire Lisbonne. Il s'humilia.
L'histoire fit le tour du royaume de France, et François Ier, qui aimait les hommes bien trempés, voulut quelque temps plus tard rendre lui-même visite à son marchand. Il fut émerveillé de sa richesse, l'anoblit, et le nomma gouverneur de Dieppe.
Jean Ango s'illustra également par les expéditions de découverte qu'il organisa. La plus célèbre est celle de deux de ses navires, le "Sacre" et la "Pensée", vers Sumatra, sous la direction de trois de ses marins, dieppois comme lui, Pierre Grignon et les deux frères Jean et Raoul Parmentier (qui n'ont rien à voir avec l'inventeur de la pomme de terre)?
Le récit nous est connu par le Discours de la navigation de Jean et Raoul Parmentier, l'un des plus Mars2013_003curieux ouvrages de ce genre qui aient été écrits. Les deux frères n'engendraient pas la mélancolie : ils étaient contemporains de Rabelais. Dommage que la postérité n'ait pas cru bon de conserver les noms qu'ils donnèrent à certaines îles qu'ils découvrirent, au large de Madagascar, et qu'ils baptisèrent Ile de la Crainte, de l'Enchaînée, de l'Utile, ou même de l'Andouille. La géographie y aurait gagné en fantaisie.
Quant à Jean Ango, ses propres exploits et ceux de ses marins lui tournèrent sans doute un peu la tête. Il se fit bâtir un splendide palais, organisa sa propre cour et se comporta en monarque.
La mer se chargea de le rappeler à de plus saines réalités. Il perdit en quelques tempêtes tous ses navires. La fortune avait tourné. Celui qui avait édifié l'une des plus fabuleuses fortunes de son temps mourut pauvre et oublié.