Nous voici en présence des deux monarques les plus puissants de l'Europe au temps de la Renaissance : Charles-Quint, dont les possessions ne voyaient pas se coucher le soleil, François Ier, qui venait de recevoir la royauté sur une nation toute neuve, la nôtre. Et ces deux souverains furent souvent aux prises. François Ier osa même disputer à Charles-Quint l'élection à l'Empire ; il dépensa dans ce but des sommes considérables : il en fut pour ses frais, mais le fondateur de la maison d'Autriche ne le lui pardonna pas.
En attendant qu'il pût se venger à Pavie, où il fit prisonnier François Ier, il lui rendait visite, et recevait de lui une hospitalité fastueuse. Notre dessinateur M. Méjanel, a bien voulu représenter une de ces entrevues, qui eut lieu à Bourges, et qui laissa des souvenirs. Nous allons en recueillir quelques-uns, car notre gravure est faite sur des documents historiques ; les figures sont des portraits, les costumes sont rigoureusement exacts ; l'on voit au fond les vieilles maisons de la vieille cité, son Hôtel de Ville.
On reconnaîtra aisément François Ier, à son profil caractéristique, à ce nez aquilin qu'il a légué à une longue série de rois ; ce nez avait des proportions immenses, phénoménales, qui se sont un peu atténuées pour devenir celles du nez bourbonien. Derrière le roi, nous apercevons le connétable de Montmorency, batailleur, féroce, hautain, dont la bravoure est légendaire comme sa noblesse est proverbiale ; à côté de lui deux jeunes gens à la tournure fière et élégante : ce sont les fils du roi, Charles et Henry, qui lui succéda, et qui était déjà marié à Catherine de Médicis ; la redoutable Florentine figure sur l'estrade au milieu et au premier rang. Puis, dans l'angle de droite, le cardinal de Bourbon, à la mine dédaigneuse.
Maintenant passons au roi d'épargne et à sa suite. Charleston s'avance d'un air cordial : il est jeune encore, et sa gourmandise ou plutôt sa gloutonnerie formidable ne s'est pas encore développée, et ne lui a pas encore donné ce menton projeté en avant, qui est devenu le menton de la maison d'Autriche, infirmité impériale, comme le nez bourbonien était le privilège de la maison de France. Le personnage le plus remarquable de sa suite est un chevalier d'Alcantara en costume de cour, c'est-à-dire en costume monacal, celui des bénédictins espagnols, avec la croix et la lourde épée suspendue par-dessus la robe blanche.
Au second plan, nous trouverons le duc de Guise, père des célèbres agitateurs ; c'est ce personnage au front chauve, à la physionomie austère, que masque à demi la figure artistique du Primatice, l'artiste favori de François Ier. Entre le roi et Montmorency, un peu dans le lointain, c'est Amyot, le pauvre étudiant devenu traducteur de Plutarque, grand-aumônier, évêque, resté bonhomme, avare et peureux.
MEMOR  - Février 1891

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