En l'année 1510, Louis XII, roi de France, voulut reprendre la conquête du Milanais commencée sous le règneBayard précédent. Gaston de Foix, qu'il avait mis à la tête de l'armée, se rendit compte de toute la difficulté de la campagne qu'il allait entreprendre et il s'entoura des meilleurs officiers qu'il put trouver.
L'un d'eux était Bayard, qu'on appréciait déjà pour son courage et sa valeur dans les combats, pour les bons avis qu'il donnait aux Princes, lorsque ceux-ci, embarrassés par des circonstances graves, lui demandaient conseil.
Au cours de cette campagne, celui qu'on appelait déjà le "Chevalier sans peur et sans reproche", montra toute la bonté de son coeur, toute la générosité de son caractère.
L'armée était arrivée devant Brescia, où s'étaient réfugiés les Vénitiens, et Gaston de Foix avait chargé Bayard de prendre la ville.
Aussitôt celui-ci remercie son chef de cette faveur, car c'était un grand plaisir pour lui de s'exposer au danger pour acquérir de la gloire. Il prend ses dispositions pour le combat, range ses soldats, les entraîne à sa suite vers les remparts ennemis, fait dresser les échelles, et, leur donnant l'exemple, monte à l'assaut.
La lutte fut sanglant ; les Vénitiens, qui n'espéraient aucune pitié de leurs adversaires exaspérés par leurs trahisons, luttaient avec l'énergie des désespérés ; cependant l'ennemi fut débordé, les Français ayant fait une brèche sur un point de la muraille. Au moment où il l'escaladaient, Bayard fut gravement blessé d'un coup de lance qui lui traversa la cuisse.
Peu de temps après, la ville était prise ; et le Chevalier fut transporté dans la maison d'un noble Vénitien qui avait fui, laissant sa femme et ses deux filles exposées aux horreurs du pillage.
Lorsque la femme du gentilhomme reconnut dans le blessé le chef des vainqueurs, elle supplia Bayard de la protéger, elle et ses deux filles. Bayard la rassura aussitôt, et, pour garantir leur tranquillité, il plaça à la porte de la demeure deux soldats, auxquels il donna de sa bourse cinq cents ducats, pour les dédommager de la perte qu'ils faisaient en ne prenant pas part au pillage.
Quelques jours après, Bayard résolut de partir. Sa blessure n'était pas tout à fait guérie, mais il avait grande hâte de rejoindre Gaston de Foix qui continuait sa glorieuse campagne.
La femme qui, aidée de ses deux filles, avait soigné Bayard avec dévouement, se jeta à ses pieds.
"Monseigneur, dit-elle, les lois de la guerre vous font maître de nos existences et de notre bien ; j'espère que, généreux jusqu'à la fin, vous voudrez bien nous épargnez ; voici tout ce qui reste de notre fortune, acceptez ce peu d'or comme gage de notre reconnaissance."
Et elle tendit au Chevalier un coffret remplit de ducats. Bayard sourit, prit la cassette qu'on lui offrait, et demanda combien elle contenait.
La bonne dame croyant que Bayard exigeait un présent plus considérable se hâta d'ajouter :
"Il n'y a que deux mille cinq cents ducats, Monseigneur. Mais si ce n'est pas suffisant, j'espère qu'avec l'aide de mes amis, je pourrai réunir une somme presque égale.
- Madame, reprit le bon Chevalier, ce présent me suffit et je vous tiens pour quitte du reste. Mais je pars immédiatement rejoindre l'armée ; est-ce que ne n'aurai pas le plaisir de prendre congé de vos filles ?"
Lorsqu'elles furent avancées, Bayard leur dit :
"Mesdemoiselles, je vous remercie de tous les soins que vous m'avez donnés, et je regrette de n'être qu'un pauvre gentilhomme dans l'impossibilité de vous offrir des bracelets ou des colliers ; on n'en trouve pas sur les champs de bataille. Votre mère vient de me faire présent de cette cassette, acceptez-la. Elle vous aidera à vous marier, à trouver de bons gentilshommes qui vous rendront heureuse, et le chevalier Bayard sera satisfait, s'il est pour quelque chose dans votre bonheur."
Bayard, afin d'échapper aux remerciements, sortit rapidement, monta sur son bon cheval et partit, en se retournant pour sourire aux trois femmes, qui, les larmes aux yeux, le regardaient s'éloigner.

Félix LAURENT