Le maréchal Catinat, qui fut un des plus remarquables capitaines du règne de Louis XIV, était aussi modeste que bon et désintéressé. Son caractère prudent et réfléchi lui avait fait donner par ses soldats le surnom de Père la Pensée. La simplicité de son extérieure était égale à son indifférence pour les honneurs. Ennemi des cabales et de l'intrigue, il s'était élevé à la première dignité militaire sans avoir jamais rien demandé.
Ayant été porté, en 1705, sur une liste de nouveaux chevaliers des ordres du roi, Catinat refusa cette faveur, et comme des membres des a famille lui reprochaient ce refus :
"Eh bien ! leur dit-il, rayez-moi de votre généalogie !"
Le roi lui demanda un jour, après sa retraite volontaire, pourquoi on ne le voyait plus à la Cour, et si quelque affaire le retenait constamment dans son château de Saint-Gratien :
"Aucune, Sire, répondit le maréchal ; mais la Cour est très nombreuse, et j'en use ainsi pour laisser aux autres la facilité d'offrir leurs hommages à Votre Majesté."
On cite souvent sa belle réponse à un officie, qui, après une bataille meurtrière, l'ayant entendu donner l'ordre de rallier les troupes et de les ramener contre l'ennemi, lui vait représenté qui les conduisait à une mort certaine :janvier2012 001
"Il est vrai, fit Catinat, le trépas est devant nous, mais la honte est derrière !"
En envoyant à la Cour la relation de la bataille de Staffarde, qu'il venait de gagner, Catinat ne s'y donnait, selon son habituelle modestie, que la part d'un simple soldat. Tous les colonels y étaient nommés, et le roi, au rapport général, avait à chacun d'eux une obligation particulière. Catinat terminait en s'excuqent au sujet de ceux qu'il oubliait. La Cour n'apprit ses propres exploits que par les lettres particulières de différents officiers ; on sut que deux de ses chevaux avaient été tués sous lui, qu'il avait reçu plusieurs coups de feu dans ses habits, et une contusion au bras gauche. En un mot, il était si peu question du général dans cette relation, que, quand elle fut rendue publique, un nouvelliste, qui en avait écouté la lecture, demanda d'un air de curiosité :
"M. de Catinat assistait-il à la bataille ?"
La vie que Catinat menait pendant la paix était fort simple : il se plaisait dans la société de sa famille, allait les dimanches entendre l'office dans la sacristie des Chartreux, et se promenait ensuite dans leur enclos. M. Le Roi, son ami, qui l'accompagnait dans se promenades, raconte qu'un jour ses enfants, s'amusant à jouer pendant qu'il causait avec le maréchal, jetèrent leurs chapeaux sur les arbres, pour en faire tomber les nids d'oiseaux ; les chapeaux restèrent suspendus aux branches. Le père arrive et veut essayer de les décrocher en y lançant sa canne, qui, par malheur reste aussi sur les branches. Le maréchal, pour les tirer tous d'embarras, grimpe à l'arbre, finit, son sans quelques efforts, par atteindre la canne, et fait ensuite tomber les chapeaux.
La simplicité de caractère et de mise du maréchal Catinat fut regardée par quelques envieux comme l'effet d'un orgueil délicat.
"Cet habit de drap uni, dont le maréchal est toujours vêtu, est pour lui, disaient-il, la manière la plus sûre de se faire remarquer."
Mais la conduite de Catinat démentait cette calomnie, puisqu'il savait sortir de cette simplicité quand il était obligé d'assister à quelque cérémonie d'éclat. Il était alors vêtu comme les autres : on le voyait avec des habits magnifiques, mais qu'il quittait avec plaisir, lorsque le moment de la représentation était fini.
Le costume habituellement simple du maréchal donna lieu à plusieurs anecdotes.
En voic deux des plus caractéristiques :
Se trouvant un jour à la messe dans l'église des Jacobins, un précepteur qui ne le connaissait pas, se permit de faire passer devant lui ses élèves, et l'obligea même à leur céder sa place.
Une autre fois, étant allé pour affaire chez un premier commis des Finances, les valets le firent attendre longtemps dans l'antichambre. Un nouvel arrivant l'ayant reconnu, s'empressa d'avertir le commis.
"M. le maréchal de Catinat est là..."
Le commis sortit aussitôt de son cabinet pour présenter ses excuses au maréchal.
"Ce n'est pas ma personne, lui répondit Catinat, que vous avez eu tort de laisser se morfondre à votre porte. Qu'importe ma personne ? Mais vous auriez dû respecter en moi l'officier : quels qu'ils soient, les officiers sont tous également au service du roi, et vous êtes payé par lui pour leur répondre."
Catinat mourut en 1712, dans son château de Saint-Gratien.

A. C.