Que dit votre science, aujourd'hui, Messire Galéotti ? Pouvons-nous ordonner la chasse au sanglier qui nousNum_riser0003 délasserait du souci des affaires ?... Les nuages courent vite, mais le soleil brille aussi ; nous ne partirons pas sans votre avis.
Ainsi parlait Louis XI à son astrologue favori qu'il était venu trouver jusque dans sa tour. Galéotti se leva : c'était un grand vieillard portant une longue barbe ; ses vêtements magnifiques contrastaient avec le pourpoint râpé du roi, et sur sa ceinture de cuir étaient représentés les signes du Zodiaque. Il promena un regard majestueux sur les tables et les escabeaux chargés de livres ; puis, choisissant un volume plus grand que les autres, il dit :
"Si mon royal frère veut attendre un instant, je vais lui répondre avec certitude !" Galéotti se saisit encore d'une bizarre longue-vue et gagna la terrasse d'où il se mit à observer le ciel. Sa réponse fut favorable, d'abord parce que, le roi désirant chasser, il ne voulait pas le contrarier, ensuite parce que lui-même aimait mieux passer une journée à chevaucher dans les bois que de rester enfermé entre les hautes murailles du château de Plessis.
Une heure plus tard, le pont-levis résonnait sous le galop des chevaux, le son du cor retentissait dans la forêt, et le roi, avec des éclats de voix bruyants, criait aux seigneurs de sa suite :
"Hardi ! mes seigneurs ; vos épieux en main ! Le sanglier est en campagne ; les chiens sont lâchés ! En avant ! en avant, par St Hubert !"
Cependant, il arriva que, dans l'ardeur de la chasse, Louis XI et Galéotti se trouvèrent séparés du reste des seigneurs. Au détour d'un sentier, tous deux se trouvèrent arrêtés par un brave paysan qui s'en venait tranquillement au trot de son petit âne. L'homme retira son bonnet, et avec la familiarité permise par Louis XI aux gens du peuple quand ils l'abordaient :
"Sire, dit-il, si Votre Majesté veut suivre mon conseil, elle fera bien de s'abriter dans ma chaumière qui se trouve au bout du chemin : un gros orage va éclater, il n'y a plus le temps de retourner au Plessis."
L'astrologue, indigné, fut le premier à répondre :
"Et tu crois que le roi va t'écouter ? Beau conseiller, ma foi ! Arrière ! Une autre fois, ne te mêle pas de pareille chose !"
Puis s'adressant  à Louis XI, il continua :
"Poursuivons cette chasse qui vous amuse, Sire, et ne vous souciez pas des prédictions de ce lourdaud !... Écoutez, le cor sonne par ici..."
Les chasseurs s'enfoncèrent sous bois ; mais déjà un vent impétueux faisait craquer les plus hautes branches, de larges gouttes tombées ça et là furent bientôt suivies d'une pluie torrentielle. La tempête déchaînée n'épargnait ni le roi, ni le vieil astrologue, qui maintenaient leurs chevaux avec peine. Pendant que ceux-ci entraînent à l'aventure les cavaliers, un heureux hasard les ramène devant la cabane du paysan, chez qui ils s'empressent d'entrer. C'est avec satisfaction que le royal chasseur, trempé jusqu'aux os, se tourne et se retourne devant la flamme généreuse du foyer.
Num_riser0010Enfin, il dit au paysan :
"Qui t'enseigne à si bien deviner le temps qu'il doit faire ? De qui tiens-tu cette science ?
- Eh, Sire, je n'en saurais rien tout seul ; mais mon âne est là pour m'apprendre quand il va pleuvoir. Au premier signe de mauvais temps, il frappe la terre de son sabot, il brait et secoue les oreilles avec force. Alors, si je suis dehors, j'accours en hâte à la maison , jamais encore il ne m'a trompé."
Lorsqu'il entendit cette explication, Louis XI se mit à rire silencieusement selon son habitude, puis, tournant un regard plein de malice sur Galéotti morfondu, il s'écria :
"Pâques Dieu ! Messire, vous avez là un fameux confrère ; mais, si les ânes sont si bons astrologues, j'ai peur que les astrologues ne soient des ânes !"
Dès le lendemain, cependant, le roi superstitieux n'en consultait pas moins Galéotti sur tout ce qu'il devait entreprendre.

Marie du COUDRET