Tandis que Louis XIV ne trouvait pas au-dessous de lui de donner à Molière des marques de bienveillance et de considération, de simples domestiques de ce prince rougissaient de l'avoir pour camarade, et lui prodiguaient de grossiers mépris. Un jour qu'il se présentait pour faire lit du roi, un de ses confrères, qui devait le faire avec lui, se retira brusquement, en disant qu'il ne voulait point partager le service avec un comédien.
Un autre valet de chambre, Bellocq, s'approcha aussitôt, et dit : "Monsieur de Molière, voulez-vous bien que j'aie l'honneur de faire le lit du roi avec vous ?" Bellocq, que ce trait recommande à la postérité plus que tous se vers, dont elle se souvient peu, se conduisit en homme d'esprit et en fin courtisan ; il rendit hommage au génie, et il fit sa cour au maître en vengeant un serviteur qu'il aimait. Quant à l'homme qui osa mépriser Molière, c'était un sot, et l'on verra tout à l'heure qu'il n'était pas seul de son espèce. Le roi, à l'oreille de qui l'aventure était parvenue, et qui avait témoigné son mécontentement de l'affront fait à Molière, prit soin, dans une autre occasion, de le venger lui-même d'une injure toute semblable. Ces mêmes valets de chambre, qui auraient cru déroger en faisant le lit du roi avec Molière, répugnaient encore davantage à manger avec lui à la table du contrôleur de la bouche. Molière, qui s'était aperçu plusieurs fois de leurs insolents dédains, avait cessé de se présenter à cette table.
Le roi l'ayant appris, lui dit un matin, à l'heure de son petit lever : "On dit que vous faites maigre chère ici, Molière, et que les officiers de ma chambre ne vous trouvent pas fait pour manger avec eux. Vous avez peut-être faim : moi-même, je m'éveille avec un assez bon appétit. Mettez-vous à cette table, et que l'on me serve mon en cas de nuit.(1) Alors le roi découpe une volaille, et, après avoir ordonné à Molière de s'asseoir, il lui sert une aile, prend l'autre pour lui-même, et dit qu'on introduise les entrées familières, c'est-à-dire les personnes les plus marquantes et les plus favorisées de la cour. "Vous voyez, leur dit le roi, occupé à faire manger Molière, que mes valets de chambre ne trouvent pas assez bonne compagnie pour eux." De ce moment, Molière n'eut plus besoin de se présenter à cette table de service ; toute la cour s'empressa de lui faire des invitations.

AUGER - (1) Un en cas de nuit était une collation servie le soir dans la chambre du roi au cas qu'il sentit le besoin de manger pendant la nuit.